Une gaufre = 3 tours de parc
Chronique diffusée sur Radio Campus le 7 octobre, je parle relativement au début (vous allez sûrement pas écouter mais quand même je précise) : radiocampus. En vrai c’était chouette et Virgile Loiseau y présentait son podcast “Le partage de l’effort”, c’est beau et vous pouvez l’écouter ici : Virgile.
Bon donc la chronique c’était sur le vélo alors je suis partie là dessus.
Alors, moi, le cyclisme ça m’excite pas beaucoup. À la rigueur j’aime bien l’idée de faire un long voyage en vélo pour pouvoir dire après que j’ai fais un long voyage en vélo et que la lenteur, les gens, l’effort, les paysages, les rencontres, vraiment c’est la vie quoi.
Mais pour le moment ma vie en vélo c’est surtout éviter les embout’, griller des feux rouges et améliorer mon cardio. Si ça grince pas trop je m’en préoccupe pas et tous les ans je vais honteusement faire réparer tout ce qui s’est joyeusement dégradé sur la saison pour la modique somme de mes deux reins. J’ai quand même appris à réparer ma chambre à air en maudissant ces petites cuillères en plastique à la con et des fois je contracte un peu mes cuisses et mes mollets devant le miroir pour me faire plaisir, ça compense.
De manière générale, je suis pas certaine d’avoir le goût de l’effort. J’ai grandi avec une mère qui finissait ses marathons si épuisée qu’elle se pétait 3 côtes sur un poteau, et de là est née une certaine réticence. Pourtant j’aime bien le sport. Une fois j’ai fait les 20 kilomètres de Bruxelles, j’ai essayé d’aller plus vite que mon partenaire de l’époque, ça n’a pas marché et j’ai fait semblant que je m’en foutais.
Chaque année je me demande quel sport je vais faire pour être une nouvelle personne fit, sexy et en bonne santé. J’ai essayé plein de trucs : la pole, la boxe, le rugby, le bloc.
Alors petit aparté pardon mais quelle horreur le bloc ? C’est tout plein de types avec un mulet, des boucles d’oreille et des muscles qui font des tractions en citant Nietzsche pendant que toi t’es coincée sur deux prises jaunes en grand écart. Heureusement que j’ai une propension à l’angoisse, ça dépense aussi.
Cette année, j’ai décidé de me concentrer sur la course et le foot. J’y pensais l’autre jour au parc du cinquantenaire, tandis que j’avais décidé de manger une gaufre en pleurant face au soleil couchant et en regardant les gens courir en rond avec conviction. Je me disais que assise là, à chialer pour des raisons futiles mais intimes que je ne partagerai pas ici, ça me faisait autant de bien que de suer pendant les 3 tours dudit parc. J’ai essayé de me remémorer ce mélange de désespoir et d’euphorie qu’on ressent après un gros effort et je me suis demandée pourquoi on avait besoin d’aller chercher ça, si on le trouvait ailleurs.
Ca m’a rappelé une scène de Little Miss Sunshine, un de mes films pref. Dedans y’a un type dépressif et suicidaire et la première fois que tu le vois avoir un accès de joie, c’est quand il pousse une vieille camionnette dont l’embrayage a cassé, en courant avec sa famille pour la faire démarrer en troisième et qu’iels puissent continuer à rouler. C’est-à-dire quand il produit un effort physique intense, partagé et absurde. Ça m'a marqué, cette joie spécifique, ce moment soudain d'exultation. Je me demande s’il est là, le goût de l’effort. Dans quelque chose qui te sort enfin de ta tête et auquel tu peux t’abandonner, dans quelque chose de partagé, dans quelque chose où t’as plus la place d’être dépressif et suicidaire. Dans ce moment où ton corps n’est que ton corps à côté d’autres corps.
Après, dans le film toujours, quand la camionnette a bien démarré, qu’iels ont bien poussé bien couru et que tout le monde est bien installé dedans, ce personnage là il dit “No one get left behind”. On laisse personne derrière. Bon, c’est spécifique au film on s’entend mais c’est pour dire qu’il y a aussi un truc particulier à l’effort produit à plusieurs. Ca me fait penser à mes entrainements de foot le dimanche soir qui me font du bien même quand j’ai mes règles et que je veux pas y aller, et après lesquels je refuse systématiquement d’aller boire un verre parce qu’on est dimanche soir 21h30 et que je comprends pas que les gens aient encore envie de se parler à ce moment là. En vrai c’est quelque chose, de suer côte à côte. De décider de se retrouver au même endroit au même moment et de pousser dans la même direction.
Je me suis dit que l’effort faisait partie du quotidien, finalement. Qu’on se dépasse tout le temps, que le sport c’est un peu comme une grosse métaphore de la vie, un truc qui t'apprend à te gérer et à dépenser ce qui doit se dépenser. Je me suis aussi rappelée que cette chronique était censée parler de culture et heureusement il y a une série que j’aime beaucoup et qui se passe dans un club de foot alors vous voyez, tout se rejoint.
Ça s'appelle Ted Lasso, j’ai écrit une chronique dessus déjà, n’hésitez pas à y jeter un coup d'œil. Ça parle d’un coach de football américain qui vient à Londres pour entraîner une équipe de foot anglaise, l’AFC Richmond. C’est dur à expliquer mais je jure que c’est à la fois extrêmement drôle et extrêmement touchant, et que ça donne envie de s’installer à un endroit et d’y rester assez longtemps pour piger des trucs. Le truc c’est qu’en fait, le foot on s’en fout un peu et en même temps c’est leur boulot, aux gens dans la série, et on s’en fout pas du tout. C’est juste que le foot est là pour parler de quotidien. Du fait de se lever le matin, d’essayer des trucs, de vouloir faire mieux, de vouloir faire à plusieurs mais pour ça d’être capable de faire seul aussi, d’avoir une équipe, de vouloir gagner et d’accepter de perdre, d’être épuisé certains soirs, de rentrer chez soi et de pas courir parfois. C’est juste que l’effort, c’est là partout même quand tu manges une gaufre en pleurant au parc. Le foot c’est une juste une manière de l’invoquer.
Sûrement que le cyclisme, la piscine, la boxe, la pole c’est pareil. Le bloc je pense que c’est juste pour avoir l’air mieux que les autres, mais pour le reste. On se dépense pour équilibrer le truc.
Les leçons du jour
1.Comme entendu dans la série susmentionnée, “Crying is like cuming for the soul”. Pleurer c’est comme avoir un orgasme mais pour ton âme. Je recommande de demander une gaufre bien cuite à la petite camionnette du cinquantenaire (c’est 3 euros maintenant, ça m’a marqué là l’inflation), d’écouter Tom Odell en boucle comme si vous aviez 15 ans à nouveau et de vous laisser morver tranquille pendant 1h en regardant les gens passer. Ca dépense, promis.
2. Apparemment personne ne porte de mini short moulant à la salle de bloc, j’étais surprise mais c’est bien de le savoir avant, pour les plus néophytes d’entre vous.
3. Il faut prendre soin de son vélo même si on aime pas spécialement le vélo. Sinon, on se retrouve un jour dans le bus en heure de pointe alors qu’on a pas l’habitude, et on donnerait soudainement tout pour suer dans la côte du mont des arts plutôt que de suer côte à côte avec des inconnues.