Je cherche du taf
Deuxième chronique du jour (quelle chance quel privilège). Cette fois je suis passée à la matinale de radio Panik le 29 octobre tôt tôt tôt (en vrai j’aime bien). Je passe vers la minute 32 : https://www.radiopanik.org/emissions/les-promesses-de-l-aube/pot-pourriture-communiste/
Cette fois on m’avait demandé de parler de travail, et c’est ça qui est sorti. Je cherche réellement du travail donc si vous lisez ceci et que vous avez un super boulot à me proposer surtout n’hésitez pas.
Le travail est-il nécessaire à l’existence ? Je veux dire, à une échelle individuelle, le travail est-il nécessaire à une certaine structuration de la vie quotidienne ? Peut-on ne jamais travailler et trouver un équilibre tout de même ? Le travail permet-il de se reconnaître une certaine valeur, un certain capital utilité dont il serait impossible de se priver ? Le travail non-salarié permet-il de remplir ces mêmes offices, malgré l’absence de reconnaissance monétaire ? Si je n’avais pas le choix de travailler, si je devais choisir le premier boulot offert, serais-je en train de parler à la radio en ce moment, aurais-je le temps l’énergie l’envie, aurais-je quelque chose à dire sur le sujet, poserais-je des questions si empêtrées de privilèges qu’elle en deviendraient obscènes ?
On l’aura compris, en ce moment, je ne travaille pas, je cherche du taf en me posant beaucoup de questions et ça ne sert pas franchement ma santé mentale. Quand j’ai voulu faire cette chronique j’ai d’abord écrit le mot “flemme” dans un document word avant de l’ignorer pendant 3 jours. Pourtant je suis pas quelqu’un qui a tellement la flemme. Enfin oui, raisonnablement, mais je dirais pas que c’est ma caractéristique première.
En fait, je suis plutôt quelqu’un qui a envie de travailler, qui a envie de se lever tôt, d’avoir des collègues, une équipe, qu’on me dise que j’ai bien fait mon boulot, avoir l’impression d’avoir bien fait mon boulot, tout ça. J’aimais bien mon travail. J’enseignais le français langue étrangère à des adultes. Tous les jours on passait 4 heures ensemble, on rigolait bien, on évoluait, on faisait des jeux, on faisait des trucs sérieux genre écouter des choses et répondre à des questions ou écrire des histoires qui mélangeaient du passé composé de l’imparfait et du plus-que-parfait, c’était pas facile, on écoutait des chansons et on retrouvait les paroles ensemble, parfois on mangeait le petit dej en classe, on se racontait nos vies on s’écrivait des lettres, on se disait bonjour comme ça le matin à 8h30 on se demandait si on avait bien dormi et on faisait de notre mieux toustes ensemble, 28 adultes dans une pièce. Parfois on arrivait avec l’envie de pleurer ou de la colère ou des bonnes nouvelles ou des craintes ou de la fatigue ou bien une grande joie d’être là parfois c’était l’anniversaire de quelqu’un.e parfois il faisait vraiment beau et on faisait un peu cours dehors.
J’aimais bien mon taf. J’aimais bien mes élèves. Iels venaient apprendre le français pour trouver à leur tour un travail, un travail qui leur donnerait pas trop la flemme, un travail pour se reconnaître une certaine valeur un certain capital utilité, un travail salarié pas dégueulasse pour avoir peut-être le temps l’énergie et l’envie de faire des choses telles que parler à la radio. Iels venaient apprendre le français pour obtenir l’équivalence de leur diplôme par exemple, pour pouvoir être architecte infirmière ingénieure ou prof ici, ou même pour juste avoir un travail où parler à leurs collègues où se dire bonjour le matin et se demander si on a bien dormi.
Certain·es de mes élèves certains jours avaient la flemme d’être là et d’autres jours pas du tout. Comme tout le monde. Globalement, iels venaient et faisaient de leur mieux tous les jours ou presque. Comme moi.
Parfois le matin à la photocopieuse je voulais rentrer à la maison parfois je ne voulais pas qu’on pose 27 paires d’yeux sur moi pendant que j'expliquais des choses ou que je doutais des choses. Parfois sans doute le matin dans le couloir devant la porte iels voulaient rentrer chez eux et ne pas devoir écouter une professeure fatiguée expliquer et douter des choses, parler du subjonctif, comme la veille. Pourtant on rentrait ensemble dans la classe on se disait bonjour on se demandait si on avait bien dormi, on prenait le temps souvent de s’étirer un peu ensemble et de se raconter une anecdote.
J’ai perdu mon travail parce que des élèves il n’y en avait plus assez. Dans l’école où je travaillais, on leur enseignait le français 20h par semaine en immersion, de manière intensive, en cours du jour. Tout n’était pas parfait, bien sûr. Mais enfin, on passait beaucoup de temps ensemble et on essayait de faire ça du mieux qu’on pouvait, vraiment, elleux et moi, elleux et mes collègues. Aujourd’hui il n’y a plus assez de classe pour employer tous mes collègues et moi. Je n’ai pas fait d’analyse profonde de la situation, ce serait difficile d’affirmer des choses avec certitudes et statistiques. Mais il ne me semble pas complètement absurde d’avancer que la perte de nos élèves est en grande partie dûe au fait qu’iels ne sont plus dispensés d’une recherche d’emploi lorsqu’iels étudient à plein temps. Qu’iels sont ou vont être, comme beaucoup, exclus du chômage. Que tout semble mis en place pour qu’il ne soit pas possible d’apprendre la langue du pays où tu voudrais devenir ou simplement redevenir ingénieure infirmière prof architecte. Qu’il n’y a plus le temps le matin de se dire ”bonjour, bien dormi ?”, de faire de son mieux ensemble.
Le travail est-il nécessaire à l’existence ? Je veux dire, à une échelle individuelle, le travail est-il nécessaire à une certaine structuration de la vie quotidienne ? Peut-on ne jamais travailler et trouver un équilibre tout de même ? Le travail permet-il de se reconnaître une certaine valeur, un certain capital utilité dont il serait impossible de se priver ? Si l’on te prive des moyens de trouver un travail qui te semble avoir de la valeur et de l’utilité, que fais-tu les matins où tu voudrais rentrer chez toi, les jours où tu arrives avec de la colère ou de la tristesse, les jours où c’est ton anniversaire les jours où tu fais de ton mieux et que malgré ça tu n’as pas le luxe de te poser des questions obscènes telles que
et si j’avais le temps d’apprendre la langue du pays où je vis qu’est-ce que je ferais comme travail ? Je dirais quoi à la radio ?
Moi je parle la langue du pays où je vis, pour le moment je travaille pas mais je me lève le matin et je fais de mon mieux. Comme toustes mes ancien·nes élèves, comme mes ancien·nes collègues à l’école, comme la plupart des gens, finalement. Pas tous les jours, c’est sûr. Mais la plupart du temps. Tout est une question de temps, il faut en laisser aux gens. Le travail c’est du temps d’accord du temps qu’on a appris à considérer comme une monnaie d’échange. Le mien vaut pas plus que le leur et pourtant moi je peux en parler à la radio.