Chauv·e
C’est l’histoire d’une personne qu’on appelait Gollum, puis sale PD, puis qui monte sur scène et qui se venge même pas
Blanket La Goulue, c’est Massie Mucedda mais pas tout à fait : dans son spectacle Chauv·e, qu’iel joue et met en scène, Massie laisse Blanket (son personnage drag) raconter son histoire avec la vulgarité qu’iel n’endosse pas hors de scène et la tendresse qui ne la quitte pas. Je l’ai rencontré·e après sa semaine de représentation au studio Varia, du 3 au 7 mars en coprésentation avec La Balsamine. On a parlé chanson française, homophobie, intelligence et copines dans la cour. C’est parti dans tous les sens mais globalement c’est allé dans le bon.
Chauv·e se laisse raconter par deux personnes. Massie, en dehors de la scène pour un entretien qu’on a tenu dans deux fauteuils qui faisaient très séance de psy. Blanket, sur un plateau du studio Varia dans une ambiance qui ne faisait ni cabaret ni théâtre ni cabinet, ou un peu des trois. Comme iel le résume dans sa note d’intention : « Ce spectacle est parti de deux questionnements qui me tourmentaient : l’inclusivité est-elle inclusive ? et les hommes hétéros avec qui je partage une intimité sexuelle sont-ils hétéros ? »
« J’aime pas le stand-up », nous dit-iel dans les premières minutes de son spectacle estampillé théâtre, drag et stand-up. Massie Mucedda ne fait de scène qu’en maquillage et en drag, c’est donc Blanket la Goulue qui nous accueille sur le plateau du Varia un soir de semaine, sous de joyeux 17 degrés bruxellois.
Massie me dit : « Moi, sur scène, c’est Blanket. » Iel a même besoin d’enlever son maquillage dès qu’iel la quitte, parce que « ce sont deux personnes ». C’est donc Massie que j’ai rencontréᐧe dans le bar vide du Varia une fin de matinée de cette fameuse semaine où le soleil s’éternisait sur nos contrées. Douces journées que celles-là, douce conversation que celle-ci. Iel se définit comme un peu plus timide et introvertiᐧe dans la vie ; j’aurais dit accueillantᐧe, peut-être, engageantᐧe. Si ça ne sonnait pas si réchauffé j’aurais sûrement même affirmé généreuse. Je n’oserais pas l’écrire, rapport au côté poncif, mais je dois bien avouer que c’est ce que j’ai ressenti sur scène et en dehors.
Blanket la Goulue, c’est une drag bruxelloise qu’on ne peut en tout cas pas accuser de rester dans sa coquille. Elle donne, beaucoup. Blanket est belle, féroce, drôle, elle ignore tout du quatrième mur, est habituée des cabarets au public expansif et nous apostrophe rapidement dans nos petits sièges bien rangés : « Ça va c’est pas trop populaire, on continue ? » Elle est vulgaire. Vulgaire comme la beauté et la vérité. Le cnrtl nous rappelle que vulgar c’est « la langue du pays, connue de tous ». C’est facile les étymologies et c’est pas inintéressant, l’histoire est importante. Massie le sait. Iel me parle de la Goulue, « cette artiste du Moulin Rouge qui était féministe avant l'heure, sans même que le mot féminisme soit nommé », à qui iel a emprunté le nom. Rend hommage aussi à Liza Monet, la décrivant comme une meuf qui parle de bite, de chatte et de tous les liquides, une petite meuf qui vient du milieu du sexe et qui parle de ça crûment : « Je l'ai toujours regardée avec des yeux émerveillés. Pour moi, c'est la beauté absolue. » C’est une histoire d’émotion, les afficher dans leur réalité et sans frein, une ode au merveilleux, comme iel m’explique. Un esprit incisif et enjoué.
À travers elles, Massie se rend compte à quel point « tu peux être d'une intelligence extrême autrement ». Blanket exprime la sienne en chanson. C’est sa spécialité, de reprendre des tubes pour en faire autre chose, un truc qui te reste en tête pendant des semaines. Parce que les gens, tu peux pas les accrocher tout le temps avec tes blagues ou avec tes émotions, parler de violence en espérant qu’iels restent liés à toi pendant 1h30. Massie me dit que c’est compliqué parce que ça dépend de tellement de paramètres. De ce que les gens ont vécu, s’iels sont fatigué·es, s’iels en ont rien à foutre, ça peut arriver. Par contre, quand les premières notes d’une chanson débutent, tu peux pas t’empêcher de taper ton voisin du coude en lui chuchotant « hé, mais c’est Helmut Fritz ? » Peu importe ce que t’en penses, t’as la main qui va tapoter en rythme et si tu viens de la même génération que nous, t’as même sûrement beaucoup de souvenirs qui affluent, des bons et des moins bons. Il y en a pour tous les goûts, du Starmania et du Brel, du tube pour sûr, c’est le « marqueur collectif du spectacle ». Un truc qui relie, la musique, il paraît.
Alors « Il jouait du piano debout » devient « Il voulait que je le suce debout », et je dois dire que l’éclat de rire qui m’a échappé au premier couplet était on ne peut plus franc. Je me suis lancée dans une grande analyse narratologique du truc et ça paraît peut-être absurde mais je suis sortie de là sincèrement émue. J’ai vu Blanket chanter avec un sourire mi-contrit mi-caustique et j’ai ressenti comme un élan d’affection gigantesque pour celle à qui « ça demande de l’équilibre, heureux d’être là malgré tout ». Comme un condensé des années passées à être le PD de service depuis l’école à la rue, des années passées à se faire cracher dessus mais pas frapper parce que si tu touches t’es contaminé, des années dans les couloirs à se prendre des sacs plein de chaussures sur le visage lancés par les mêmes hommes qui se retrouveront dans son salon plus tard : « simplement sur ses deux pieds,il voulait être libre, vous comprenez ? »
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